L'infirmière n° 055 du 01/04/2025

 

ACTUALITÉS

ENVIRONNEMENT

Anne-Lise Favier  

Lille, Rouen et Montpellier ont conduit une grande campagne d’aménagement urbain, sous l’impulsion de Santé publique France. L’objectif ? Confirmer le lien entre actions sur l’environnement et impacts positifs sur la santé.

La pollution urbaine est un facteur dont on sait depuis longtemps qu’il est défavorable à la santé, notamment respiratoire, en étant responsable de plus de 40 000 morts par an. Une étude récente1 de Santé publique France (SPF) a même enrichi les connaissances sur ce segment en montrant qu’au-delà de la mortalité, la pollution a des conséquences importantes sur la survenue de maladies chroniques respiratoires, cardiovasculaires et métaboliques. Ainsi, SPF estime qu’entre 12 et 20 % des nouveaux cas de maladies respiratoires chez l’enfant (soit entre 7 000 et 40 000 cas) et entre 7 à 13 % des cas de maladies respiratoires, cardiovasculaires ou métaboliques chez l’adulte sont attribuables à une exposition à long terme à la pollution de l’air.

Ce qui n’a, en revanche, jamais été quantifié, c’est l’impact que l’aménagement urbain peut avoir sur d’autres déterminants de santé, même si l’on soupçonne depuis longtemps que l’exposition à la chaleur et aux bruits peut être néfaste, tandis que les espaces verts et les mobilités douces sont plus favorables à une bonne santé des citoyens (voir encadré). Pour en attester, Santé publique France a travaillé de concert avec trois grandes métropoles françaises - Lille, Rouen et Montpellier, toutes trois volontaires - pour évaluer quantitativement les bénéfices sanitaires de certaines mesures.

Surmortalité évaluée

Cette évaluation quantitative des impacts sur la santé (EQIS)2 a porté sur la chaleur, la pollution de l’air, le bruit des transports, la présence d’espaces verts et la possibilité d’utiliser des mobilités douces pour les déplacements (marche, vélo), chaque facteur ayant été analysé séparément. Et les résultats sont édifiants : « En végétalisant davantage, la mortalité pourrait être réduite de 3 à 7 % selon la métropole, soit un gain de 80 à 300 décès par an. Si chaque habitant de 30 ans et plus marchait 10 minutes de plus par semaine, la mortalité diminuerait de 3 %, soit 100 à 300 décès en moins selon la métropole ; sur les particules fines, si l’on respectait la valeur guide de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), on diminuerait de 7 à 12 % le nombre de décès, soit 300 à 1 000 décès par an », détaille Sébastien Denys, directeur santé environnement travail à SPF. On imagine dès lors qu’une action sur l’ensemble des déterminants pourrait avoir des conséquences encore plus marquées pour la santé des habitants des grandes métropoles : « Au-delà des chiffres, ce qui est sûr, c’est qu’une action sur l’environnement, à l’échelle d’une collectivité, aura concrètement un cobénéfice sur la santé de la population, notamment sur la mortalité », résume Sébastien Denys. Un plaidoyer pour repenser d’urgence l’écosystème urbain et ce, alors que l’on évoque de plus en plus les effets délétères de la chaleur dans les villes sur la mortalité, notamment lorsque surviennent des épisodes caniculaires. Sur ce point, l’EQIS menée par Santé publique France estime que l’exposition à des températures élevées estivales contribue à une surmortalité de 1 %, soit 35 à 90 décès supplémentaires par an.

Des progrès notables

Pour la métropole européenne de Lille (MEL) qui a participé à l’étude, ces résultats, obtenus à partir de données antérieures à 2019 (en raison du Covid-19, notamment), montre que « les politiques ambitieuses de la MEL en matière de mobilité, qualité de l’air, végétalisation, améliorent sensiblement la santé des métropolitains. Cette étude de SPF permet d’évaluer les bénéfices des actions déjà menées par la MEL en faveur de la qualité de l’air, de la nature en ville, des mobilités douces, de la réduction du bruit et de l’adaptation au changement climatique. Cela conforte la MEL dans sa volonté de poursuivre et d’intensifier ses engagements », souligne Charlotte Brun, vice-présidente Climat, transition énergétique et énergie. La MEL a ainsi mis en place, depuis plusieurs années, des mesures pour l’amélioration de la qualité de l’air : de 2021 à 2023, grâce à la prime Air, plus de 2 000 appareils de chauffage (qui contribuent habituellement à l’émission de particules) ont été remplacés par des solutions plus vertueuses. La MEL favorise aussi depuis plusieurs années les transports en commun avec des offres de gratuité à l’adresse des plus jeunes. Grâce à ces actions, le bilan de surveillance d’Atmo (indicateur journalier de la qualité de l’air) Hauts-de-France montre un recul significatif des émissions de particules fines. Concernant les espaces verts, elle vise 500 hectares supplémentaires d’ici 2035, tandis que plus de 100 kilomètres de pistes cyclables ont été ajoutés depuis 2021, accompagnés d’une augmentation de 90 % du nombre de cyclistes en dix ans. L’étude estime néanmoins que près de 2 400 décès pourraient encore être évités dans la métropole lilloise, notamment en atteignant le niveau de particules fines recommandé par l’OMS.

Acculturer tous les acteurs

Si les résultats obtenus dans les trois métropoles soulignent les bénéfices de choix d’aménagements urbains, il permet par ailleurs d’orienter la prise de décisions des acteurs locaux, pour la mise en œuvre d’une forme d’urbanisme favorable à la santé : « Au-delà d’être des outils épidémiologiques, ce sont des moyens utiles pour essayer de convaincre un plus grand nombre de collectivités de travailler sur ces axes. Sur la pollution de l’air, nous avons par exemple construit il y a quelques années des outils en lien avec l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie et l’École des hautes études en santé publique à destination des techniciens des collectivités pour qu’ils puissent travailler à leur échelle sur cette thématique. Avec ces nouveaux résultats, sur des indicateurs plus larges, nous souhaitons amplifier ce travail », espère Sébastien Denys. Pour autant, même si les questions mettant en lien santé et urbanisme deviennent de plus en plus prégnantes, elles ne sont pas encore toutes entrées dans les discussions des principaux intéressés. Professionnels de l’aménagement urbain, architectes, entre autres, ne sont pas tous acculturés aux questions relatives à la santé environnementale : « Cette étude constitue pour nous un plaidoyer pour aller toucher des professions qui ne sont pas en lien avec la santé publique comme nous pouvons l’être, mais qui sont des professionnels dont le choix ou l’action aura forcément un impact très important sur la santé de la population, encore plus dans un contexte de changement climatique », poursuit Sébastien Denys, soulignant que la première action sera de travailler sur l’adaptation à la chaleur, les épisodes de canicule devenant de plus en plus préoccupants. De leurs côtés, les métropoles y voient un levier sur lequel s’appuyer pour poursuivre leur politique en faveur d’un environnement urbain plus vertueux.

1. Asthme, accident vasculaire cérébral, diabète : quels impacts de la pollution de l’air ambiant sur la santé ? Santé publique France 2025.

2. Espaces verts urbains, mobilité active, réduction de la pollution de l’air : SPF évalue leurs bénéfices pour la santé. Santé publique France 2024.

Comment l’aménagement urbain impacte-t-il la santé ?

La présence d’espaces verts peut encourager l’exercice physique et réduire le risque cardiovasculaire. Généralement associés à une meilleure santé mentale, ils contribuent en outre à atténuer la pollution atmosphérique, qui, elle-même, est un accélérateur du réchauffement climatique. Les mobilités douces, voire actives (vélo, marche), facilitées par des aménagements adaptés (pistes cyclables, espaces piétons) contribuent également au développement de l’activité physique tout en réduisant l’impact de la pollution de certains transports en commun ou de la voiture. A contrario, la pollution sonore, souvent sous-estimée, peut avoir un effet négatif sur la santé : elle peut perturber le sommeil, jouer sur la santé mentale et aggraver le risque cardiovasculaire en jouant sur le stress. Enfin, les îlots de chaleur, créés par l’artificialisation des surfaces, augmentent les pics de température, surtout en été, conduisant à un inconfort, voire des décès chez les populations les plus vulnérables (nourrissons, personnes âgées, personnes atteintes de maladie chronique).